Six mois après sa décapitation, son entreprenante belle-mère, Marinette, réussit à obtenir du Président de la République, sa dépouille mortelle. Ce fut une autorisation très exceptionnelle en elle-même et du point de vue de son objectif. Un enterrement religieux pour Jacques Fesch fut célébré, le 11 avril 1958, en l’église de Saint-Germain-en-Laye. Une foule nombreuse, recueillie, était présente. Après les funérailles, la dépouille de Jacques fut déposée au vieux cimetière de Saint-Germain, dans le caveau de ses beaux-parents. Caché par un buisson de myrte, son nom y est inscrit…
Un professeur d’université.
Armand Jacob – ancien élève de l’École normale supérieure – agrégé de l’Université, avec un groupe de cent cinquante grands universitaires, avait adressé, le 24 septembre 1957, une pétition à René Coty pour lui demander d’accorder la grâce présidentielle à Jacques Fesch. Grâce refusée, indigné, il commença à contester, le 14 mars 1958, la condamnation à mort prononcée le 6 avril 1957.
« Nous ne connaissions la physionomie de Jacques qu’à travers un méchant portrait. Sans nul doute, il n’a jamais été vraiment mauvais, et il s’est élevé à la fin à une hauteur que ceux qui l’ont tué ne pourront jamais soupçonner. Nous n’arrivons pas encore à croire que c’est vrai, qu’ils ont osé… Depuis plus de cinq mois, je n’ai pas eu une bonne nuit de sommeil… »
« J’ai tenté et tenterai encore de dire quels sont les assassins, de mettre la société face à ce qu’on a fait en son nom. Je ne serai jamais capable, même s’il fallait que je le fusse, de penser à Jacques de sang-froid. Sans doute faut-il que tout soit fait pour sa réhabilitation. »
Il écrivit avec plus de vigueur le 23 février 1960 :
« J’ai le devoir de déclarer que Jacques Fesch, criminel par déroute et désarroi, a été totalement régénéré par un repentir exemplaire, qu’il est mort saintement (je connais la valeur de ces mots) et que son exécution capitale a été un assassinat légal. »
Vouloir réhabiliter et béatifier un homme qui, à la suite d’un braquage raté tue un gardien de la paix – en présentant les choses ainsi, je comprends que cela puisse, pour le moins, choquer. Si l’on s’arrête à cette simple présentation, on ne voit pas ce qui a aussi son importance, et qui est sans doute, aujourd’hui, ce qu’il faut retenir : la transformation d’un homme, car comme le disait Me Dupond-Moretti : « Un homme ne peut pas être résumé à son crime. »
La réhabilitation judiciaire ne se borne pas à effacer et à éteindre les peines ; elle rend à l’intéressé son honneur et sa dignité. Sans effacer le mal, elle met en lumière le bien. Elle constitue un geste de restauration de l’individu qui s’apparente à un pardon laïque. Elle n’est pas la révision d’un procès bien que, pour le cas présent, cela aurait un sens.
1 - Pourquoi :
Le 6 avril 1957, jour de ses 27 ans, Jacques Fesch est condamné à mort par la Cour d’Assises de Paris au cours d’un procès retentissant, mais surtout tronqué. On ne peut pas rejuger Jacques Fesch mais certaines choses ne peuvent rester sous silence comme :
– Jacques Fesch n’a jamais prémédité de tuer le gardien de la paix, pourquoi n’a-t-il pas bénéficié de circonstances atténuantes ? L’avocat des parties civiles, Me Floriot, le principal accusateur, avait réussi à amalgamer la préméditation du meurtre de l’agent à celle de l’attaque du changeur. D’où la peine capitale.
– Vingt-neuf questions sont posées aux jurés. Pour cinq d’entre elles, toutes relatives à des circonstances aggravantes, la réponse du jury, telle qu’actée à la main, est NON… Le président de la cour d’assises raie les « NON » et les remplace par « OUI ». Suivent les signatures du président de la cour ainsi que celle du premier juré authentifiant les ratures. Le président indique qu’en conséquence Jacques Fesch aura la tête tranchée. Il est impossible d’admettre que cinq fois de suite la plume du greffier se soit trompée. Force est de constater que cette transmutation d’un refus par un acquiescement a été déterminante sur la sentence finale. Chaque vote du jury est réputé acquis définitivement mais une pression a amené une majorité de jurés à se déjuger. Le code de procédure criminelle n’a donc pas été respecté.
– Il n’est pas abordé, au cours de ce procès, conformément au rapport de la balistique, que le gardien de la paix a tiré à quatre reprises en direction de Jacques Fesch. Une seule balle a été tirée par Fesch et atteindra mortellement le gardien de la paix. Pourquoi ce silence ? On peut tout de même s’interroger… L’agent de police, Jean-Baptiste Vergne, le somme de s’arrêter et tire…
Jacques Fesch a agi par peur, par impulsion, davantage pour se protéger que pour tuer. Il confesse ne pas avoir vu distinctement l’agent de police. Complètement myope, il avait perdu ses lunettes dans sa fuite. Pourquoi fit-on disparaître l’imperméable avec la poche droite trouée, preuve qu’il n’avait absolument pas pu viser ? Et preuve que le gardien de la paix ignorait que le fuyard détenait une arme.
Jacques Fesch n’a jamais prémédité de tuer le gardien de la paix, pourquoi n’a-t-il pas bénéficié de circonstances atténuantes ?
– Le dîner des têtes : Jacques Fesch n’avait pas quitté le Palais de Justice, les mains chargées des chaînes de la mort, qu’une rumeur stupide, monstrueuse, impardonnable, courait les couloirs. M. Jadin, qui présidait la session des Assises, et Me Floriot qui plaidait pour le malheureux gardien de la paix auraient été vus, la veille du verdict, dînant ensemble dans un restaurant de la capitale, rue Git-le-Cœur, à quelques mètres du Palais de Justice. La rumeur sera confirmée. La tête d’un homme est en jeu et on trinque à sa santé. (Voir le livre de Stéphane Hecquet « La tête dans le plat » pages 115 à 142 aux éditions « La Table Ronde 1989 ».)
Me Célice, président de l’ordre des Avocats au Conseil d’État et à la Cour de cassation défendait le pourvoi formé par le jeune meurtrier. Il ne s’est pas contenté dans les murs de la Chambre Criminelle de rapporter les faits, connus de tous, et reconnus pour vrais par les intéressés eux-mêmes, il affirmait qu’il y a là, de vraies raisons de s’interroger et de s’inquiéter.
A noter que Me Floriot était à l’époque, le défenseur du propre fils du président Jadin, condamné le 7 novembre 1956 pour violences volontaires, détention et transport irrégulier d’armes et de munitions, à 200 000 francs d’amende par le tribunal correctionnel de Mâcon. Quoi d’anormal ?
Je sais que ces nombreuses interrogations soulevées ne seront pas du goût de tous, que certains ne verront dans mes questions qu’un vulgaire mouchardage. Au risque d’allier le goût de la vérité à celui du scandale, je ne souhaite rien d’autre que d’être démenti. Malheureusement, cela ne s’est jamais produit.
Les conditions dans lesquelles la peine capitale a été prononcée sont effrayantes. Les nombreuses circonstances atténuantes évoquées par Maître Baudet (l’avocat de Jacques Fesch) furent toutes écartées. Les faits tels que l’établissait la méticuleuse et répétée instruction, consignés en procès-verbal ont tous été gommés, oblitérés. La cour d’assises a pourtant des règles, des exigences, des obligations, des devoirs. Le procès se doit de les suivre avec la plus grande rigueur. On ne juge pas, on n’engage pas la vie d’un homme sans solennité.
– Si Jacques Fesch n’était pas condamné à mort, les syndicats de police s’apprêtaient à lancer un mot d’ordre de grève pour la visite officielle, à Paris, d’Elizabeth II et du duc d’Édimbourg les 8, 9 et 10 avril 1957. Ces messieurs de la police réclamaient avec force et insistance une tête - la Justice leur a offert. La grâce présidentielle sera refusée. Le président de la République osera même s’adresser à Jacques Fesch par l’intermédiaire de son avocat en ces termes :
« Dites bien à votre client qu’il a toute mon estime et que je désirerais beaucoup le gracier, mais si je le fais, je mets en danger la vie d’autres agents de police. Demandez-lui, je vous en prie, d’accepter le sacrifice de sa vie pour la paix de l’État, pour que la vie d’autres gardiens de la paix soit sauvegardée. S’il le fait, je lui en garderai une reconnaissance infinie. Remerciez votre client pour l’homme qu’il est devenu. »
Comme si un homme devait payer pour les crimes de ses prochains. Et surtout à quoi cela a-t-il servi ? On ne soigne pas le cancer en tuant le malade. A l’heure d’aujourd’hui, il n’existe aucune preuve crédible que la peine de mort soit plus dissuasive qu’une peine d’emprisonnement. En fait, dans les pays qui ont interdit la peine de mort, les chiffres relatifs à la criminalité n’ont pas augmenté. Dans certains cas, ils ont même baissé.
Mr Francis de Baecque, auteur, ancien conseiller d’État et proche collaborateur du Président René Coty a publié, à la page 213 de son livre paru en 1991 aux éditions STH, « René Coty, tel qu’en lui-même » les propos suivants que le Président lui aurait confié à propos de la demande de grâce de Jacques Fesch.
« Il avait revu l’avocat Paul Baudet et son cœur était déchiré. Il n’en a pas dormi de la nuit et lorsqu’il a rejeté le recours, il a sans doute pris une des décisions les plus douloureuses de son existence ; le criminel avait tué un policier et il a pensé que l’intérêt supérieur de la société ne lui permettait pas de suivre, en l’espèce, ce que son sentiment lui dictait… »
Jacques avait conscience qu’il devait servir d’exemple, il écrivait, le 1er février 1957 :
« La chose la plus terrible, c’est que ces jugements sont toujours plus ou moins influencés par des conditions extérieures, variables selon les époques, les cas semblables, les exemples à donner… » – « On a un peu l’impression d’être jugés pour des actes bien définis, situés dans leur environnement propre mais comme symbole d’une catégorie d’individus qu’il faut punir, exécutant cette punition sur la tête d’un coupable. »
Extrait de la lettre du 13 août 1957 du journal de prison de Jacques :
« Toutefois, ce que je voudrais faire comprendre, c’est que cette mort m’est un sujet de joie, parce qu’il y a quelque chose que je puis donner : le sentiment que le châtiment qui me frappe est injuste dans le cadre humain où nous l’entendons. » – « Devant Dieu, je n’avais ni voulu, ni prévu les suites imprévisibles de mon premier acte. J’ai agi absolument sans conscience et par suite involontairement… »
L’extrait de cette lettre est saisissant et éloquent. Confession sincère de prise de conscience de Jacques Fesch face à son acte, presqu’un « serment devant Dieu ». Depuis que nous savons la façon dont son « rêve d’évasion » l’avait obsédé, et la manière dont l’agression s’est déroulée, nous pouvons le croire. Il ne voudrait certainement pas mentir face à Dieu, au fort de sa conscience, face au couperet.
Dans sa dernière lettre du 30 septembre 1957 il écrivait :
« On ne me tue pas pour ce que j’ai fait, mais afin de servir d’exemple et par raison d’État. Cela ressemble un peu à Caïphe proclamant : « Ne comprenez-vous pas qu’il est nécessaire qu’un seul homme meurt pour sauver les autres. »
Après avoir été présente tout au long du procès de Jacques Fesch, Hélène Malherbe, une jurée, s’est retirée de la discussion avant le vote sur la peine de mort car, dit-elle : « On savait par avance que le procès de Jacques Fesch devait servir d’exemple. Ma responsabilité m’apparaissait trop écrasante… » A distance du procès, à la suite de la sortie en 1972 de « Lumière sur l’échafaud » elle témoignera par écrit.
Un autre procès qui ressemble étrangement à celui de Jacques Fesch et qui montre combien la Justice peut parfois être inéquitable.
Le 12 octobre 1957, l’infatigable président Jadin, accompagné de son fidèle serviteur, Claude Sudaka dans le rôle de l’avocat général, juge Idel Bruned, auteur d’un crime. La cour est la même que pour Jacques Fesch. Les événements remontent à la nuit du 20 au 21 octobre 1954. Bruned, surpris alors qu’il dévalise une parfumerie, tue un policier. L’affaire rappelle étrangement celle de Fesch. Le 12 octobre 1957, mon père, grâce au président Jadin, a pris congé des vivants depuis onze jours. Son fantôme glacé hante encore les esprits et les excite. Bruned, a pour avocat, maître Charles Marcepoil, déjà présent lors du procès de Jacques Fesch en qualité d’avocat d’un complice de mon père. Me Marcepoil organise sa défense en s’appuyant sur le précédent Fesch, précisément. Il souligne l’expiation édifiante et exemplaire de celui que l’on vient de guillotiner. Témoin de sa mort, il dira : « Jusqu’à la seconde fatale où on le poussa sur la bascule, la noblesse exceptionnelle de son comportement, le calme de son visage et de son regard, parurent presque surnaturels. Ce garçon froid et insensible qu’on a vu aux Assises s’est transformé en un être pacifié par son désir de rédemption. » Il compare les deux têtes… Il a fort à faire, car aucune circonstance atténuante n’est retenue en faveur de Bruned. Pourtant, il réussit. L’avocat général, M. Sudaka, présent aux deux procès, estime que Bruned avait ajusté son tir et que son geste était encore moins pardonnable que celui de Fesch, puisqu’il n’était pas, lui, menacé par l’agent, (Le Monde du 7 octobre 1957). Sans le vouloir, a-t-il simplement avoué qu’en envoyant Fesch à la guillotine sa justice s’était trompée ? Le sang du récent guillotiné a-t-il étanché la soif de vengeance ? La peine de mort n’est pas requise. Idel Bruned sauve sa peau.
Dans l’extraordinaire odyssée de notre espèce, certains réussissent et d’autres échouent, tels des rats soumis à un test de laboratoire.
– Dans un contexte de profond patriotisme, encore un autre verdict « monstrueux » : celui de Jean Jaurès. Souvenez-vous, le 31 juillet 1914, Raoul Villain, tue de sang-froid, dans un acte prémédité, à bout portant, rue Montmartre dans le 2ème arrondissement de Paris, le leader socialiste. Au 5ème jour de son procès, le 29 mars 1919, l’assassin sera tout simplement acquitté. Comprenne qui pourra ! (?)
Pour Jacques Fesch, il est évident que ce n’est pas l’assassin ou plus justement le meurtrier (car il n’y avait pas préméditation), que l’on a guillotiné. Peut-être pas non plus le saint, mais en tout cas un homme transformé. Jacques Fesch avait compris qu’il devait servir d’exemple. Il se tourne alors vers Dieu pour se préparer à l’horreur, rédige des centaines de pages et accepte sa mort. Il écrira même « Que chaque goutte de mon sang serve à empêcher un crime. »
Ce n’est pas tant sa conduite exemplaire en prison, ni le fait qu’il n’ait jamais commis la moindre infraction avant d’être emprisonné qui m’interpelle, mais l’iniquité de son procès et la résonnance de ses écrits, 70 ans après son exécution.
Après tant d’années passées, il n’est pas tombé dans l’oubli. Loin de là. Je reçois très régulièrement de nombreux témoignages indiquant le réel soutien, l’aide incontestable qu’il apporte à bon nombre de personnes (croyants ou non), cherchant un sens à donner à leur vie ou tout simplement marquées par son parcours, sa rédemption, son acceptation de la mort. Il nous délivre un message, une force de vie. Il nous montre que la seconde chance, celle qu’il n’a pas eue, existe.
Ou notre société reste à l’état de la loi du talion, ou elle est civilisée et admet la possibilité d’un rachat.
Le chanteur Michel Delpech, par son témoignage, en est un très bon exemple. Il m’écrivait en juin 2015 :
« Votre père est véritablement un saint et je comprends les intentions de l’Église de vouloir le béatifier. J’espère que vous cheminerez vers la reconnaissance de vos droits, de votre identité et vers le chemin qu’il a si magnifiquement emprunté. Tenez-moi au courant. Votre ami, Michel Delpech. »
Bien des années plus tard, André Hirth, son voisin de cellule, rangé des voitures, dira :
« J’ai tiré un trait sur tout ce passé, sauf sur Jacques. Voilà ce qu’il est devenu : un homme traversé par la miséricorde, un homme dont on n’aurait jamais fait un ami devient un modèle de vie. »
Le cardinal Lustiger considérait Jacques Fesch comme un modèle de rédemption par la foi – d’où sa volonté de vouloir le béatifier. Les motivations de l’Église à entreprendre une telle démarche sont sans doute légitimes, mais me sont étrangères. En revanche, le déroulé de son procès, son acceptation de donner sa tête pour la paix de l’État, l’impact réel de ses écrits sur le monde actuel (laïque et religieux), l’homme qu’il est devenu, le chemin parcouru, m’incitent à demander à la Justice Française une forme de pardon républicain. Une réhabilitation.
Si je formule cette demande de réhabilitation, (la reconnaissance d’une injustice), ce n’est pas pour moi, mais uniquement pour Jacques Fesch. Si cette requête aboutissait, elle n’aurait qu’une portée symbolique pour mon père mais serait, ô combien précieuse, dans le combat contre cet archaïsme barbare qu’est la peine de mort. Si un condamné à mort, exécuté, était réhabilité ce serait possiblement aussi contribuer à agir en faveur de l’abolition universelle de la peine de mort prônée par Robert Badinter.
Pour que l’histoire retienne aussi l’exemplarité, le don de soi, le sacrifice, la rédemption, savoir que tout homme peut se repentir, se racheter et devenir meilleur.
Pour que mes petits enfants découvrent aussi l’autre face, plus lumineuse, celle-là, de la vie de leur grand-père.
Pour dire aussi que Jacques Fesch n’est pas Landru et lui redonner, à titre posthume, une certaine estime. Tout en formulant cet espoir, j’ai, et ce depuis la découverte de mes origines en avril 1994, une pensée infiniment respectueuse envers Marie-Annick, orpheline à l’âge de 4 ans par la faute de mon père. Contactez en 2024 par mon avocat, Marie-Annick Vergne ne s’est pas opposée à la demande de réhabilitation engagée pour Jacques Fesch. Après tant d’années, cette acceptation est pour moi un acte d’une immense humanité. Je la remercie du fond du cœur pour ce geste !
2 - L’homme que l’on a guillotiné n’était plus l’homme que l’on a emprisonné.
Comme déjà dit, compte-tenu des nombreuses irrégularités constatées dans le procès aux assises en avril 1957, mon père ne méritait pas la peine capitale. Une condamnation à la perpétuité aurait été, il me semble, plus juste.
À ce propos, quel n’est pas mon étonnement lorsque le 9 mars 2026, lors d’un colloque sur la réhabilitation et l’honneur des condamnés, présidé par Mr Rémy Heitz, procureur général auprès la Cour de cassation qui pendant près de 50 minutes retrace le cas de Jacques Fesch, je découvre ce qui suit :
Mr Heitz s’adresse à l’assemblée et indique que le temps a passé, que cette affaire est maintenant dans le domaine public, que l’on peut évoquer aujourd’hui certaines pièces du dossier qui l’ont beaucoup étonné.
Tout d’abord une note du procureur général auprès la Cour d’appel de Paris, en date du 9 juillet 1957 adressée à Mr le garde des Sceaux au sujet de la grâce présidentielle. « Mr …, j’ai l’honneur de vous faire parvenir sous ce pli les avis du président des Assises, Mr Jadin et de mon avocat général, Mr Sudaka, concluant à la commutation de la peine capitale prononcée à l’encontre de Fesch Jacques, le 6 avril 1957… »
Selon le rapport de l’avocat général : « Il semble que l’on puisse trouver dans l’enfance du condamné et dans son comportement au cours des débats des éléments qui justifieraient une commutation de la peine capitale… » Par ailleurs, l’avocat général, M. Sudaka, présent à un autre procès en octobre 1957, celui de Idel Bruned, estimait que ce dernier avait ajusté son tir et que son geste était encore moins pardonnable que celui de Fesch, puisqu'il n'était pas, lui, (Bruned) menacé par l'agent, (Le Monde du 7 octobre 1957).
Idel Bruned sauve sa tête, la condamnation à mort pour Fesch semble apparaître à l’avocat général, après coup, injuste.
Dans son rapport, le président de la cour d’assises indique que la cour et le jury avaient estimé dans cette affaire devoir prononcer une peine exemplaire. Cependant, l’un et l’autre ne souhaitaient pas pour autant que cette peine soit exécutée. Le président Jadin estimait, en conséquence et en conscience, qu’il y aurait lieu de prononcer une commutation de la peine capitale en faveur de Jacques Fesch.
Le procureur général était de cet avis et s’était donc déclaré favorable à une commutation de peine pour Fesch. Tout cela montre déjà qu’en l’espace de trois mois, d’avril à juillet, les considérations avaient fortement évolué et incite, encore aujourd’hui, à réfléchir à la justice des hommes.
Malgré une transformation profonde, une prise de conscience réelle, une réflexion spirituelle très poussée et surtout un procès tronqué, pour quelle raison cette demande de commutation a-t-elle été rejetée ? Accorder une réduction de peine aurait été perçu comme une faiblesse ? Et pourtant, quelques jours après l’exécution de Jacques, Idel Bruned, multirécidiviste, est jugé pour avoir abattu un policier à la suite d’un cambriolage et ne sera pas condamné à mort. Le bruit du couperet de la guillotine résonnait encore dans l’enceinte du palais et avait sans doute apaisé la soif de sang.
En 1957, le garde des Sceaux (ministre de la Justice) pouvait s’opposer à une commutation de peine, mais il faut bien comprendre le cadre juridique de l’époque. Sous la IVème République (et encore au début de la Vème), le droit de grâce qui inclut la commutation de peine relevait, conformément à la tradition constitutionnelle française, du chef de l’État. Le Président Coty avait vraisemblablement été informé par son garde des Sceaux et ministre de la Justice de cette demande de commutation de peine.
Le garde des Sceaux aurait donc instruit la demande de grâce en fournissant les différents rapports ainsi que l’avis des magistrats. Après avoir formulé une recommandation au Président, il a dû contresigner l’acte de grâce. Sans son accord et sa signature la décision ne pouvait aboutir. Il avait donc un pouvoir d’influence très fort, voire un pouvoir de blocage de fait. Juridiquement, le pouvoir de décision appartenait au président, mais le garde des Sceaux, (et la nuance est importante), pouvait retarder, décourager ou empêcher la procédure d’aboutir, surtout dans des affaires sensibles (notamment en matière de peine de mort). Il ne pouvait cependant pas s’opposer par une décision propre, car il n’était pas titulaire du pouvoir de grâce. Il disposait d’un pouvoir de blocage de fait, puisque sans son contreseing et sans transmission favorable du dossier, la commutation avait très peu de chances d’aboutir.
(À noter qu’à l’époque, comme le rappel Rémy Heitz, on ne refusait pas la grâce, on disait selon l’expression : « laisser la justice suivre son cours. »)
Dans l’affaire Fesch qui me concerne tout particulièrement puisqu’il s’agit de mon père, le garde des Sceaux a, normalement, reçu le dossier ainsi que les avis judiciaires. Il les aurait étudiés puis, aurait transmis un avis défavorable à la grâce et n’aurait pas soutenu la commutation de la peine capitale auprès du président.
Comme il le fait généralement, le président Coty aurait donc suivi l’avis de son garde des Sceaux et refusé la grâce. Jacques Fesch a été guillotiné. Le garde des Sceaux en fonction en juillet 1957 était Mr Édouard Corniglion-Molinier, ancien militaire, pilote de chasse pendant la première guerre mondiale. Il succède à François Mitterrand dans ce ministère. Ministre de passage, du 13 juin 1957 au 5 novembre 1957 il s’était positionné dans la politique stricte de l’époque avec la volonté de ne pas fragiliser l’autorité de l’État. Bien qu’homme de gauche, il se serait donc prononcé contre la clémence.
Quelle décision aurait pris son prédécesseur, François Mitterrand, l’instigateur de la loi d’abolition de la peine de mort ?
J’ai demandé au Procureur général d’obtenir les différents avis se rapportant à la commutation de peine et surtout la décision du garde des Sceaux transmise au Président de la République.
Il a eu la gentillesse de me communiquer les différents avis relatifs à la commutation de peine demandée par, l’avocat général, le président de la cour d’Assises ainsi que le procureur général de l’époque. Ces avis, tous favorables, ont bien tous été adressés au garde des Sceaux, le 9 juillet 1957. En revanche, l’avis rédigé par le garde des Sceaux, Mr Corniglion-Molinier, et adressé au Président Coty n’a pas été, et ce malgré les recherches effectuées, retrouvé.
Le procureur général n’est donc pas (comme il me l’indique) en mesure de faire droit à ma demande faute de disposer de ce document. Étonnant, car il s’agit d’une pièce essentielle, déterminante de l’exécution, ou de la non-exécution de Jacques Fesch. Il est tout de même permis de s’interroger car le garde des Sceaux en place à cette époque, Mr Corniglion-Molinier, était un homme connu pour ses engagements politiques de gauche. Par ailleurs, très ami avec Marcel Carné et Jacques Prévert, tous deux humanistes et plutôt à gauche, il présida les studios de cinéma de la Victorine à Nice. Pourquoi, aurait-il, avec sa sensibilité, seul contre tous, pris la décision d’envoyer Jacques Fesch à la guillotine en adressant un avis défavorable au président Coty sur la clémence demandée ? Cet avis, que j’imagine favorable, est-il parvenu au président Coty ?
Si Coty n'avait pas reçu l'ensemble des avis favorables et surtout celui du garde des Sceaux, les conséquences seraient potentiellement lourdes. Des avis favorables à la commutation existent et devaient être transmis au président. S’ils ne l’avaient pas été, alors on pourrait soutenir que la décision présidentielle a été prise sur la base d’un dossier incomplet. Si les recherches établissaient que certains avis ou éléments normalement destinés au Président de la République ne lui ont pas été transmis, il conviendrait alors de déterminer si cette circonstance a pu affecter les conditions dans lesquelles le pouvoir de grâce a été exercé. Si le chef de l'État n'avait pas exercé son pouvoir de grâce dans les conditions prévues, cela constituerait une irrégularité institutionnelle majeure. Jacques Fesch aurait alors été privé d’une seconde chance et moi, de pouvoir, même derrière des barreaux, découvrir la voix et le vrai visage de mon père.
Je n’ai d’autre choix que d’adresser un courrier à Mr Gérald Darmanin, afin d’obtenir, auprès de la chancellerie, des précisions sur la disparition de ce document et sur la certitude que le président Coty a bien été informé de cette demande de commutation. Monsieur Darmanin me renverra vers le TGI de Bastia, lieu où je réside. Étonnante réponse car il s’agit d’un document d’archive du ministère.
· Me voilà bien avancé…
Quand le président Coty eut quitté l’Élysée, le journaliste Jean Ferré évoqua le scandale Fesch avec lui. Le président regretta de n’avoir pas gracié Jacques Fesch, et il s’en excusa en disant : « J’avais contre moi la Justice et l’Intérieur… Ah ! si vous, les journalistes aviez lancé des pétitions ! » (Jean Ferré, « Le pouvoir suprême », dans le Figaro Magazine du 8 novembre 1991).
Surprenantes excuses de la part de Coty car les trois principaux magistrats dans cette affaire étaient pour la clémence. La commutation de peine lui permettait de gracier Jacques Fesch et de ne pas aller contre la Justice. (?) Reste l’Intérieur…
Deux hypothèses : soit le président Coty n’a pas été informé de cette demande de commutation de peine - soit il a subi de très fortes pressions de la part des syndicats de policiers et magistrats. Cette deuxième hypothèse reste plausible compte-tenu des propos tenus par René Coty sur cette affaire. « J’avais contre moi la Justice et l’Intérieur » - « J’aurais beaucoup aimé le gracier mais si je le fais… » - « Demandez-lui de donner sa tête pour la paix de l’État. » - « Remerciez votre client pour l’homme qu’il est devenu. » -
Céder à des pressions dans le domaine de la justice est généralement considéré comme très problématique, et cela l'est encore davantage lorsqu'une condamnation à mort est en jeu.
Dans un État de droit, les décisions judiciaires sont censées être prises de manière indépendante, sur la base des faits, des preuves et du droit applicable. Si un juge, un juré, un procureur ou une autre autorité judiciaire et qui plus est, un chef d’État, cède à des pressions politiques, médiatiques, économiques ou sociales, cela peut compromettre l'équité du procès et conduire à une erreur judiciaire.
Lorsqu'il s'agit de la peine de mort, les conséquences sont particulièrement graves, car une exécution est irréversible. De nombreuses juridictions imposent des garanties procédurales renforcées dans les affaires capitales, et certains pays ont même aboli la peine de mort précisément en raison du risque d'erreurs ou d'influences indues.
Juridiquement, céder à des pressions constitue une faute professionnelle, un abus de pouvoir ou une violation du droit à un procès équitable. Sur le plan éthique il me semble qu'il est condamnable de laisser des facteurs extérieurs déterminer le sort d'un accusé. Moralement, prononcer ou maintenir une condamnation à mort sous l'effet de pressions est particulièrement inhumain et je l’espère répréhensible, même avec le temps, compte tenu du caractère définitif de la sanction.
Ce que je décris pourrait être très exactement ce qui s’est produit pour Jacques Fesch.
En octobre 2024, la Cour de cassation a rejeté toute possibilité de réhabilitation en faisant peu de cas d’une conversion religieuse, sur la base d’une compréhension quelque peu restrictive de la laïcité. Un an après, la CEDH, sans la moindre explication, a rejeté ma requête. Seul, le Chef de L’État, Emmanuel Macron, se dit très attentif à mes démarches et me remercie pour celle-ci. Il m’assure de porter une grande attention à mon témoignage. Il salue le parcours remarquable de mon père en détention et précise que son cheminement personnel et spirituel mérite le plus grand respect.
Bien que ce courrier qu’il m’adresse, sous forme de reconnaissance morale, n’ait pas de valeur juridique directe, mais une portée purement symbolique, il est à la hauteur de ce que j’espérais. Ce que la Justice m’a refusé, par ces quelques mots, le Président de la République me l’accorde. Il ne pouvait pas faire beaucoup plus compte tenu du principe d’indépendance de la Justice qui s’impose à lui et dont il est le garant.
Et si finalement le garde des sceaux, malgré sa sensibilité plutôt à gauche, avait rédigé un avis en faveur de l’exécution de Jacques Fesch ? Il y aurait là, un véritable paradoxe humain. Après 1955, Mr Corniglion-Molinier a eu des proximités avec le Rassemblement des gauches républicaines (RGR) et il a notamment voté l'investiture de Pierre Mendès France. Cela le ramène, incontestablement, à une image de « centre gauche ». Le fait qu'un homme de cet univers ait pu défendre la non-grâce d'un jeune homme manifestement repenti est surprenant. Surprenant, même si je n’ignore pas qu’être de gauche en 1957 est très différent que ce que nous entendons par être de gauche aujourd’hui. Je replace également Jacques Fesch dans la France de 1957, et non dans la France qui allait abolir la peine de mort en 1981.
Cela dit, il reste quelque chose de très troublant. Fesch n'était plus, en 1957, le même homme qu'en 1954. Son directeur de prison le décrit comme parfaitement amendé et ayant un comportement exemplaire. Son avocat, Paul Baudet et l'aumônier de la Santé, le père Devoyod, partageaient cette conviction. Et Fesch, lui-même, ne demandait plus seulement à vivre : il avait accepté intérieurement sa mort. La phrase qu'il adresse à son avocat est extraordinairement révélatrice : « Le condamné à mort que je suis, n'est plus l'homme de son crime. » C'est précisément l'argument développé par Baudet devant Coty. Autrement dit, le débat n'était plus vraiment : « Fesch mérite-t-il la mort ? »
L'État peut-il faire grâce à un homme qui s'est profondément transformé, lorsque le crime commis est le meurtre d'un policier ? En 1957, la réponse institutionnelle fut finalement non. Une étude historique de la peine de mort souligne d'ailleurs explicitement qu'en 1957, la règle non écrite était qu'un meurtrier de policier avait très peu de chances d'obtenir la grâce. Elle cite précisément le cas de Jacques Fesch comme exemple. Alors, que penser de cette étude lorsqu’on évoque le cas D’Idel Bruned qui, la nuit du 20 au 21 octobre 1954, surpris alors qu’il dévalise une parfumerie, tue un policier et sera gracié le 12 octobre 1957, soit onze jours après l’exécution de Fesch ?
Il me manque certaines pièces essentielles du puzzle. Je dois impérativement obtenir : l'avis du Conseil supérieur de la magistrature concernant mon père ; le rapport du bureau des grâces ; le fameux document émanant de Corniglion-Molinier ; les archives de René Coty concernant sa décision ; et surtout, le vote exact : qui a demandé la grâce et qui a demandé le rejet de la grâce. Sans doute faut-il essayer de comprendre pourquoi Mr Corniglion-Molinier aurait fait le choix d’envoyer Jacques Fesch à la guillotine, plutôt que de l'expliquer simplement par son appartenance politique. C'est, à mon avis, la bonne piste qui me conduira à la vérité sur cette absurde exécution.
Dans le recours en Grâce, de juillet 1957, que je reçois, en juin 2026 des affaires criminelles et des grâces, en dehors des principaux magistrats déjà précisés avant, plusieurs autres personnes, sont favorables pour une commutation de peine. Le directeur du Personnel ; le directeur des Affaires Civiles et du Sceaux ; le directeur de l’Administration pénitentiaire ; le directeur de l’Éducation surveillée – tous rejettent la peine de mort et demande la perpétuité pour Jacques Fesch.
Le garde des sceaux, sans le moindre commentaire, indique : « exécution » et signe. Rien ne sera retrouvé dans les archives permettant de comprendre les motivations qui ont poussé cet homme à prendre une telle décision. En revanche, son chef de cabinet ne signe pas et indique : "Empêché".
— Que faut-il entendre par "Empêché" ?
Dans ce contexte, la mention « Empêché » apposée par le chef de cabinet est juridiquement et politiquement très significative. Elle ne signifie pas simplement « absent » ou « je n’étais pas là ». En droit administratif, le sens juridique du mot « empêché » désigne aussi une situation dans laquelle une personne qui exerce une fonction est dans l’impossibilité, pour une raison de fait, de droit ou de conscience, d’accomplir personnellement un acte relevant de cette fonction. Dans ce cas précis le chef de cabinet nous fait peut-être savoir qu’il ne veut pas et ne doit pas, prendre part à cette décision d’envoyer un homme à la guillotine. Il ne suit donc pas l’avis de son ministre et témoigne d’un acte de courage certain.
Le recours en grâce se termine par l’avis du conseil supérieur de la magistrature : « Avis favorable pour l’exécution de Fesch. » Rappelons, qu’en juillet 1957, le président du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) en France était René Coty, président de la République française. À cette époque, sous la IVe République, la Constitution de 1946 prévoyait expressément que le CSM était présidé par le Président de la République, et avec comme vice-président, le garde des Sceaux, ministre de la Justice.
Les avis favorables de plusieurs directions ministérielles et des principaux magistrats dans cette affaire montrent clairement que la clémence était largement soutenue. La décision radicale prise par le Conseil supérieur de la magistrature, comme indiqué dans le dossier de recours en grâce, laisse supposer de très fortes pressions de la part des syndicats de policiers et ceux de la magistrature :
1. En avril 1957, Paris attendait la visite de la reine d’Angleterre et du duc d’Édimbourg. La police avait annoncé une manifestation susceptible de troubler les cérémonies, voire de les compromettre si la peine de mort pour Fesch n’était pas prononcée.
2. À partir du mois de juin, les syndicats de policiers protestent avec véhémence et continuent de se mobiliser en menaçant d’appeler à la grève si la sentence n’était pas rapidement exécutée. Ils s’insurgent contre la lenteur de la Justice.
3. Le 14 juin 1957, l’écrivain et journaliste Max-Pol Fouchet dans son émission « Au Fil de la vie » avait invité les téléspectateurs à prendre leur plume et à écrire au président de la République pour demander la grâce de Jacques Fesch. Des centaines de personnes adressent des demandes de grâce à l’Élysée. Cette initiative ne plaît guère, le directeur de la Télévision, Jean D’Arcy supprime immédiatement l’émission…
Si l’on place bout à bout toutes les irrégularités, les injustices entourant cette affaire et que l’on en fait la somme, comment ne pas s’interroger sur la partialité de la Justice. Quelle personne, en son âme et conscience, peut soutenir que mon père a eu droit à une justice exemplaire ?
— Comment Jacques Fesch pouvait-il échapper à la guillotine ?
J’éprouve un grand sentiment d'indignation en découvrant ces documents. Je ne crains pas les mots : les magouilles ignobles, soigneusement mises sous le boisseau, pour que la mort d’un homme serve d'exemple, évidemment dans un contexte partial et écrit d'avance. Une justice aux ordres ? Où est l’impartialité dans cette affaire ? Est-ce cela le sens de l’équité ?
Ne pourrait-elle pas, cette « Justice », exceptionnellement, et au nom de son impartialité soulager sa conscience et faire amende honorable. Elle n’en serait, aujourd’hui, qu’honorée.
Dans son discours du 17 septembre 1981 à l’Assemblée nationale, Robert Badinter nous disait : « Aussi prudente que soit la justice, elle demeure humaine, donc faillible. »
Ma démarche ne vise pas à réécrire l’histoire, mais à permettre un examen lucide et précis des dysfonctionnements judiciaires ayant entouré cette affaire emblématique de la peine de mort en France. En écrivant ces lignes, je ne peux m’empêcher d’imaginer l’attente terriblement angoissante des derniers instants que mon père a vécu avant la guillotine. Était-il en colère contre son sort ou le système qui le condamna ? Quelle tristesse éprouvait-il à l’idée de quitter ses proches qu’il laissait derrière lui ? Était-il résigné face à cette mort programmée et inévitable ?
Dans l’évocation des derniers instants de la vie de mon père, je laisse couler les mots au fil de quelques couplets…
Quand les honnêtes gens dormaient
Le condamné priait tout bas
Ceux qui demain le couperaient
Ne priaient peut-être même pas
Le factionnaire au bout du couloir
Toussait dans son grand caban noir
Comme on s’éclaircit la conscience
Avant d’envoyer l’âme au silence
(Refrain)
Dormez, dormez braves gens
La justice veille encore
Pendant qu’on coupe brutalement
Le dernier rêve d’un corps
L’aumônier parlait de pardon
Les juges parlaient de justice
Et dans ce triste abandon
Chacun bénissait son office
Lui songeait moins au paradis
Qu’au petit matin de son enfance
Aux billes perdues du jeudi
Aux baisers volés aux vacances
(Refrain)
La veuve attendait dans la cour
Avec son panier de sciure
Vieille servante des grands discours
Et des vertus qui décapitent dur
Quand le couperet descendit
Le silence aussitôt revint
Comme si la vérité aussi
Était morte avec le matin
(Refrain)
L’exécuteur reparti
Les braves gens fermèrent leurs portes
Puis s’en furent dormir ravis
Du bon sommeil des âmes fortes
Et les enfants dans leurs maisons
Dormaient sans connaitre l’histoire
D’un homme attendant la saison
Où l’aube ressemblait au soir
(Refrain)
Mais Dieu, s’il passait par hasard
Dans les faubourgs de la prison
Aurait peut-être eu plus d’égards
Pour le bandit que pour les bons
Ils pensaient clore le dossier
D’un homme et de ses égarements
Mais certaines nuits les jugements
Continuent longtemps de saigner…
Gérard Fesch


La peine de mort, sanction absolue, exigerait une justice absolue, ce qui n’a pas été le cas pour Jacques Fesch. Cette injustice doit être reconnue.
« La vie est une phrase dont on ne comprend le sens qu’à la dernière parole ! » Cette phrase de Gabriel-Honoré Marcel, s’applique parfaitement à la vie de Jacques Fesch et prend, avec lui, tout son sens.
Comme le disait Philippe Bilger, ancien magistrat : « Je souhaite le rétablissement de l’honneur de Jacques Fesch afin que mort, il obtienne ce dont, de son vivant, il a été injustement privé : une authentique justice. »
Certains éléments, que l’on ne peut passer sous silence, traduisent, de manière non dissimulée, l’injustice infligée en direction de Jacques Fesch et composent les fondements de cette démarche pour le rétablissement de la vérité face à cet injuste procès qui conduisit mon père à l’échafaud.
La façon dont Jacques alla à la guillotine impressionna tout le groupe de témoins habitués à des scènes bien différentes. Tous furent surpris par son calme, par l’attitude sereine qui transparaissait de tout son être. Après 1313 jours, enfermé à la prison de la santé, il refusa du gardien chef, la cigarette et le verre de cognac…
A 5 heures 29, en ce glacial mardi 1er octobre 1957, la tête de Jacques (Georges Philippe) Fesch, à un peu plus de 27 ans, fut tranchée par la lourde lame d’acier actionnée par André Obrecht, l’exécuteur des hautes œuvres. Le transport du corps au cimetière d’Ivry suivit immédiatement la décapitation. Une demi-heure après sa mort, il était enterré dans cette bruyère désolée qui était destinée aux condamnés à mort, sans pierre tombale, sans nom ou numéro, sans croix.