Comment peut-on être pour la peine de mort ?
Dostoïevski a vécu l'expérience de la condamnation à mort et a été libéré après un simulacre d'exécution. Ce que nous montre Dostoïevski, c'est que le condamné à mort meure deux fois. Il meurt dans sa certitude qu'il va être exécuté et il meurt sur l'échafaud. Camus illustre ce propos dans Les Justes dont je ne peux que vous recommander une intense imprégnation.
"Or ce ne sont pas les blessures qui constituent le supplice le plus cruel, c'est la certitude que dans une heure, dans dix minutes, dans une demi-minute, à l'instant même, l'âme va se retirer du corps, la vie humaine cesser, et cela irrémissiblement. La chose terrible, c'est cette certitude. Le plus épouvantable, c'est le quart de seconde pendant lequel vous passez la tête sous le couperet et l'entendez glisser. Quand on met à mort un meurtrier, la peine est incommensurablement plus grave que le crime. Le meurtre juridique est infiniment plus atroce que l'assassinat. Celui qui est égorgé par des brigands la nuit, au fond d'un bois, conserve, même jusqu'au dernier moment, l'espoir de s'en tirer. On cite des gens qui, ayant la gorge tranchée, espéraient quand même, couraient ou suppliaient. Tandis qu'en lui donnant la certitude de l'issue fatale, on enlève au supplicié cet espoir qui rend la mort dix fois plus tolérable. Il y a une sentence, et le fait qu'on ne saurait y échapper constitue une telle torture qu'il n'en existe pas de plus affreuse au monde. Vous pouvez amener un soldat en pleine bataille jusque sous la gueule des canons, il gardera l'espoir jusqu'au moment où l'on tirera. Mais donnez à ce soldat la certitude de son arrêt de mort, vous le verrez devenir fou ou fondre en sanglots. Qui a pu dire que la nature humaine était capable de supporter cette épreuve sans tomber dans la folie ? Pourquoi lui infliger un affront aussi infâme qu'inutile ? Peut-être existe-t-il, de, par le monde, un homme auquel on a lu sa condamnation, de manière à lui imposer cette torture, pour lui dire ensuite : "Va, tu es gracié !" Cet homme-là pourrait peut-être raconter ce qu'il a ressenti. C'est de ce tourment que le Christ a parlé. Non ! on n'a pas le droit de traiter ainsi la personne humaine." Dostoïevski, « L'Idiot », à propos de la peine de mort.
Dans l’évocation des derniers instants de la vie de mon père, je laisse couler les mots au fil de quelques couplets…
Quand les honnêtes gens dormaient
Quand les honnêtes gens dormaient
Le condamné priait tout bas
Ceux qui demain le couperaient
Ne priaient peut-être même pas
Le factionnaire au bout du couloir
Toussait dans son grand caban noir
Comme on s’éclaircit la conscience
Avant d’envoyer l’âme au silence
Dormez, dormez braves gens
La justice veille encore
Pendant qu’on coupe brutalement
Le dernier rêve d’un corps
L’aumônier parlait de pardon
Les juges parlaient de justice
Et dans ce triste abandon
Chacun bénissait son office
Lui songeait moins au paradis
Qu’au petit matin de son enfance
Aux billes perdues du jeudi
Aux baisers volés aux vacances
Dormez, dormez braves gens
La justice veille encore
Pendant qu’on coupe brutalement
Le dernier rêve d’un corps
La veuve attendait dans la cour
Avec son panier de sciure
Vieille servante des grands discours
Et des vertus qui décapitent dur
Quand le couperet descendit
Le silence aussitôt revint
Comme si la vérité aussi
Était morte avec le matin
Dormez, dormez braves gens
La justice veille encore
Pendant qu’on coupe brutalement
Le dernier rêve d’un corps
L’exécuteur reparti
Les braves gens fermèrent leurs portes
Puis s’en furent dormir ravis
Du bon sommeil des âmes fortes
Et les enfants dans leurs maisons
Dormaient sans connaitre l’histoire
D’un homme attendant la saison
Où l’aube ressemblait au soir.
Dormez, dormez braves gens
La justice veille encore
Pendant qu’on coupe brutalement
Le dernier rêve d’un corps
Mais Dieu, s’il passait par hasard
Dans les faubourgs de la prison
Aurait peut-être eu plus d’égards
Pour le bandit que pour les bons
Ils pensaient clore le dossier
D’un homme et de ses égarements
Mais certaines nuits les jugements
Continuent longtemps de saigner.
Dormez, dormez braves gens
La justice veille encore
Pendant qu’on coupe brutalement
Le dernier rêve d’un corps
Gérard Fesch (2026)