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Filiation :

       En février 1954, dans le quartier de la bourse à Paris, Jacques Fesch, fils d’une famille de notables de Saint-Germain-en-Laye dont la lignée serait celle du cardinal Joseph Fesch, (l’oncle maternel de Napoléon Bonaparte) – tue un agent de police au terme d’un braquage raté suivi d’une fuite. Il est vite retrouvé et jugé au cours d’un procès retentissant mais surtout tronqué.

      Le 1er octobre 1957, alors âgé de 27 ans, dans la cour de la prison de la Santé, il est guillotiné. Entre l’énoncé de la sentence et son exécution, il vit dans sa cellule une expérience de conversion mystique dont il donne sur papier les détails qui lui vaudront une autre célébrité. (Journal spirituel «  Dans cinq heures je verrai Jésus » – « Lumière sur l’échafaud » – Cellule 18 »)

       Deux semaines avant son incarcération, en cet hiver 1954, le jeune homme passe ses nuits à écouter du jazz dans les caves de Saint-Germain-des-Prés et fait la connaissance d’une demoiselle, Thérèse Troniou. De cette brève rencontre, la jeune fille, alors mineure, tombe enceinte de Jacques Fesch. Elle accouche d’un garçon prénommé Gérard et aussitôt confie son enfant à l’Assistance Publique. Placé dans une douzaine de familles d’accueil, je grandis sans connaître l’identité de mes géniteurs.

       Né le 28 octobre 1954, je reste 19 jours auprès de ma mère puis, celle-ci décide de me confier à l’aide sociale à l’enfance sous le statut de « recueilli temporairement ». À la suite d’un accord passé avec la famille Fesch et en échange d’une somme d’argent versée à Thérèse Troniou qui servira à l’acquisition d’un appartement parisien, je serai inscrit, en 1958, parmi les pupilles de l’État dans la catégorie « abandonnés ».

     En 1962, une conciliation est demandée par l’avocat de Jacques Fesch, auprès de la DASES entre : la famille Fesch, Thérèse Troniou et Maître Baudet qui souhaitait me retrouver et m’aider matériellement, conformément aux volontés de son client. A l’issue de cette réunion, il est décidé qu’un secret sur mon identité serait apposé. Une fin de non-recevoir est alors adressée par l’Administration à Me Baudet.

     Afin de s’assurer que je ne puisse jamais retrouver mes véritables origines, Thérèse Troniou demande, en 1964, à l’Administration que la première lettre du nom de son enfant soit changée et impose un secret « absolu » sur sa naissance. Troniou devient Droniou. Mon sort est dès lors scellé. Les choses sont verrouillées. Je n’aurais jamais dû savoir que Jacques Fesch était mon père.

      En 1994, j’ai alors 40 ans, je découvre par hasard, en lisant l’Express, que mon père est sans nul doute, Jacques Fesch, un criminel, qui fait l’objet d’une enquête en béatification de la part du Vatican. De fil en aiguille, je tente de renouer avec la famille de mon père, puis avec ma mère, Thérèse, qui refuse de me parler et de me rencontrer.

       Ayant éclairci le mystère de ma filiation, je sais que Jacques Fesch, à plusieurs reprises, se soucia de l’avenir de son fils et qu’il demanda à sa famille de le retrouver afin de le protéger. Le condamné rédigea même, la veille de son exécution, une lettre de reconnaissance à mon intention. Repoussé violemment par Véronique Toury, ma présumée demi-sœur, j’entame une action en justice et je deviens, 14 années plus tard, conformément aux volontés de mon père, son fils naturel, avec le droit de m’appeler Fesch.

      En 2012, au terme d’une nouvelle procédure et malgré le secret absolu imposé ma mère, je suis également reconnu comme le fils naturel de Thérèse Troniou. L’histoire trouve en partie sa fin. 

       En 2019, ayant pris conscience de l’injustice flagrante subie par mon père lors de son procès en avril 1957, j’entreprends une démarche afin qu’une réhabilitation soit demandée. Une procédure compliquée, jamais entreprise au bénéfice d’un condamné à mort. Aidé de Me Éric Dupond-Moretti et de son confrère Patrice Spinosi nous attaquons la loi, soutenant qu’elle n’est pas conforme à la Constitution.  Les choses avancent. Le mardi 24 novembre 2020, l’amendement n° CL130 présenté par le gouvernement à l’Assemblée nationale est adopté. Il complète en conséquence la loi du 9 octobre 1981 portant abolition de la peine de mort et est ainsi rédigé : « Art. 2. – Les ayants droit d’une personne condamnée à la peine de mort dont la peine a été exécutée peuvent saisir la chambre criminelle de la Cour de cassation d’une demande tendant au rétablissement de l’honneur de cette personne à raison des gages d’amendement qu’elle a pu fournir. » 

    Le 6 juin 2024, la Chambre criminelle de la Cour de cassation, réunie en session plénière tient audience sur la réhabilitation de Jacques Fesch. Le 15 octobre, au motif d’insuffisance de gages d’amendement, la réhabilitation est refusée. La Cour de cassation ignore et rejette en totalité la conversion de Jacques. Début janvier 2025, la CEDH est saisie pour violation de la liberté de religion, fondement de son article 9.

        La possibilité d’une grâce présidentielle reste également envisageable…

       Tous les pères ne sont pas à la fois criminels, écrivains et peut-être saints… Ce père, quoi qu’il ait commis, avait laissé la preuve de son amour et de son désir de paternité. Cette simple lettre qu’il m’adressa a participé à ma reconstruction et m’a peut-être permis de survivre à une maladie dont le diagnostic s’avérait sans appel. Tout en recherchant mes origines, j’ai exercé le métier de musicien en tant que trompettiste, ignorant que mon père, avant moi, jouait également de cet instrument.